La tête ne sert pas qu'à tenir les cheveux

Le livre en bref…

Dans le numéro 2 de Kezako mundi, nous vous parlerons du livre La tête ne sert pas qu’à retenir les cheveux. Il s’agit de l’histoire de la famille Bocoum, d’origine sénégalaise, dont une partie est installée en France. Les personnages sont confrontés au racisme et aux préjugés liés à leur couleur de peau. Dans le premier, Le cœur n’est pas un genou que l’on peut plier, le thème central était celui du mariage forcé. Dans La tête ne sert pas qu’à retenir les cheveux, le thème sensible de l’excision est abordé.

Pour vous donner un avant-goût de cet ouvrage, voici une interview des deux sympathiques auteures, Pauline Penot et Sabine Panet, qui ont bien voulu répondre à nos questions.

L’excision, qu’est-ce que c’est ?

La loi française interdit l’excision et la considère comme une mutilation génitale. Mais dans certains pays, elle est pratiquée en tant que rituel et elle est très ancrée socialement. En pratique, il s’agit d’une opération de l’appareil génital féminin, qui consiste à enlever le clitoris et parfois les petites lèvres.

Comment vous est venue l’idée de traiter de ce thème fort et complexe qu’est l’excision ?

Sabine : « Cela fait plus de 10 ans maintenant que je travaille sur la relation compliquée entre femmes et traditions, en particulier sur les thèmes de l’excision et du mariage forcé.

J’ai travaillé pendant plusieurs années en Afrique de l’Ouest avec une organisation qui développe avec les femmes villageoises des programmes d’éducation pour adultes dans toutes les langues nationales. Et il se trouve que les femmes, quand elles ont davantage de connaissance, peuvent remettre en question un certain nombre de pratiques qu’elles jugent alors néfastes pour elles et pour leur(s) fille(s). Parmi ces pratiques, elles décident parfois d’abandonner celles de l’excision et du mariage forcé.

Nous échangions beaucoup avec Pauline sur ces sujets. Je suis rentrée en Europe et j’ai continué à travailler sur la question avec un regard un peu différent, en intégrant l’enjeu migratoire, c’est-à-dire comment fait-on lorsque l’on arrive dans un pays comme la France où on a beaucoup de mal à accepter les gens dont les traditions sont perçues comme négatives.

Dans le cadre de mon travail, j’ai été amenée à rencontrer énormément de femmes en Seine-Saint-Denis, qui sont dans une situation un peu comparable à celle d’Aminata [la mère dans la famille Bocoum]. Ces femmes sont tiraillées entre l’envie d’avancer pour elle et pour leurs enfants, en particulier pour leurs filles, toujours plus désavantagées, et le respect aux anciens, au village, à la famille, aux traditions. »

Pauline : « Le sujet, c’est l’excision, mais pas uniquement. Nous parlons aussi de la manière dont se déroule le quotidien quand on est comme Ernestine [l’une des sœurs Bocoum] et qu’on ne rentre pas dans les cases. C’est un livre qui parle aussi du racisme.

Nous avons trouvé l’exercice très compliqué. Nous ne voulions pas tomber dans un jugement. L’excision bien sûr, c’est une mutilation condamnée par la loi. Mais nous voulions aller un peu plus loin que les préjugés et les clichés qu’on rencontre. En fait, nous avons voulu montrer la diversité des situations de vie des héroïnes.

Sabine et moi, nous nous sommes rencontrées vers l’âge de 7 ou 8 ans. Pendant l’adolescence, nous avons lu la même chose, nous avions des idées très similaires, un bagage commun.

Avec les études supérieures, nos vies se sont dissociées. Entre des études de sciences politiques, d’histoire, de journalisme d’un côté, et des études de médecine de l’autre. Le rapport au livre, à l’écrit est devenu différent. On a vécu chacune nos vies, exercé des métiers très différents. Il y a donc tout un volet médical, que l’on sent, et tout un volet anthropologique, sociologique, culturel. Cela nous permet d’être complémentaires sur ces questions.

L’écriture, je trouve que c’est une très jolie façon de retrouver ce qu’on avait un peu laissé de côté pour des cheminements professionnels complètement différents. »

Vous êtes-vous mises en rapport avec des médecins, chirurgiens et psychologues pour concevoir les personnages qui accompagnent Awa [la plus grande des sœur Bocoum, qui apprend dans le livre qu’elle a été excisée] ?

Pauline : « Oui, oui et oui. Nous avons rencontré des médecins qui reçoivent, opèrent, auscultent, dépistent… l’excision, à la fois sur le volet chirurgical et sur le volet gynécologique ; des professionnels de la protection maternelle et infantile. Nous avons fait relire la version finale du livre à des professionnels.

Par exemple, dans le livre, la scène avec la gynécologue, au planning familial, qui reçoit Awa et lui propose de l’ausculter mais sans la toucher, en ayant les mains derrière la nuque, est importante. C’est un beau rôle de médecin. Cela tient compte de la violence faite au corps. Et cela rend hommage aux personnes qui se débrouillent tous les jours dans des prises en charge très difficiles.

Pendant les études de médecine, on a une vision anatomique, très peu fonctionnelle. Nous n’apprenons rien sur les mutilations génitales. C’est dans les lieux où ces enjeux sont majeurs que l’on se forme avec les ressources qui existent, associatives principalement.

Le socle d’études a un peu changé, aujourd’hui il y a un module qui parle du sujet, mais les jeunes médecins qui pratiquent en ce moment n’ont pas du tout été formés à ces questions-là. Dans d’autres disciplines, comme la gynécologie et l’obstétrique, les études de médecine sont davantage adaptées, mais c’est récent. Là où on en parle le plus, c’est au niveau de la protection maternelle et infantile, au sein de laquelle travaillent des soignants militants. »

Comment est perçu le livre parmi les jeunes lecteurs ?

Pauline : « Nous n’avons pas encore eu beaucoup de retours sur le second, qui est paru il y a peu de temps. Le premier a été apprécié et présenté aux jeunes par des enseignants et des bibliothécaires. Mais les élèves étaient plus nuancés. Ils nous disaient que c’était un peu trop facile car cela se résolvait à la fin, qu’on édulcorait. Donc nous avons été piquées au vif. Dans le deuxième, il y a beaucoup plus de questions, d’aspérités, notamment dans la résolution. »

Sabine : « C’est vrai que des élèves ont dit du premier livre qu’ils n’y croyaient pas tout à fait. En revanche, nous avons travaillé dans le cadre d’ateliers, d’exercices collectifs, sur un vrai travail de groupe avec des élèves de Seine-Saint-Denis et du Sénégal. Et là pour le coup, ils n’avaient pas du tout le même retour. Ils disaient : « Pour une fois que l’on parle de personnages qui pourraient être nous. » Une belle rencontre notamment, une jeune fille qui nous a dit que c’était la première fois que l’on parlait d’elle dans un livre. »

Avez-vous déjà prévu une suite aux aventures de la famille Bocoum ?

Sabine : « Nous avons plein de petites munitions, d’idées que nous avions depuis le début, mais que nous n’avons pas utilisées pour qu’il puisse arriver des choses aux personnages par la suite. Mais pour l’instant, les éléments sont là un peu tous azimuts. »

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