Nos magistrates prennent la parole !




Dans le numéro 22 de Kezako mundi (novembre 2018), nous évoquions la fonction de magistrat, avec à l'appui le témoignage de trois magistrates ! Retrouvez aujourd'hui en intégralité l'interview de l'une d'elles : Camille Charme.





Comment êtes-vous venue au droit ? Qu’est-ce qui vous a motivée à suivre ce cursus ?


Mon choix de faire du droit est venu tardivement. Après mon baccalauréat, je me suis orientée vers une classe préparatoire scientifique. J'étais en section scientifique au lycée et personne ne m'avait jamais parlé du droit, plutôt réservé aux « L » et « ES ». J'ai très mal vécu ma classe préparatoire, que j'ai arrêtée au cours de la seconde année. J'ai alors pris le temps de réfléchir, j'ai vu un conseiller d'orientation qui m'a parlé du métier d'avocat. C'est à ce moment-là que l'idée du droit est apparue. M'inscrire en fac de droit pouvait me permettre d'accéder à beaucoup de métiers différents, tout en alliant un côté « scientifique » avec un côté « social ». C'est avant tout le fait que les études de droit ouvrent beaucoup de portes qui m'a motivée à suivre ce cursus.


Un point également important pour expliquer mon choix est le fait que je suis partie en cursus international tout de suite : j'ai intégré le double diplôme en droits français et anglais entre King's College London et Paris 1 dès la première année. Je ne sais pas si l'attrait du cursus aurait été le même sans ce côté international, car j'avais besoin de quitter la France.


Qu’est-ce qui vous a incitée à devenir magistrate ? Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette fonction ?


S'agissant de la fonction de magistrat, ce n'est qu'au bout de la troisième année de droit que l'idée m'est venue. Ayant fait le début de mon parcours juridique en Angleterre, je n'avais pas spécialement réfléchi à la fonction de magistrat, qui est là-bas une fonction de fin de carrière d'avocat. En France, certains professeurs de droit évoquent la question, mais n'offrent pas une vision très réaliste du métier de magistrat, « personne qui prend les décisions et rend les jugements ». Au quotidien, les seuls dont nous entendions parler étaient les magistrats de la Cour de Cassation.


Ne sachant pas trop ce que je voulais faire, j'ai multiplié les petits stages d'observation, chez un avocat et en juridiction. C'est en assistant à des audiences que je me suis dis que je voulais devenir magistrate. J'arrivais à me placer à la place du juge, beaucoup plus qu'à celle de l'avocat.


Ce n'est qu'en faisant des stages plus longs et plus poussés que je me suis rendue compte du quotidien du magistrat (siège et parquet), un quotidien fait de droit certes, mais aussi de responsabilités, de rendez-vous avec les partenaires et surtout axé sur le justiciable et le service public. Cet aspect « social » du métier de magistrat n'est absolument pas montré en faculté de droit, et c'est finalement ce qui m'a attirée dans cette fonction.


Comment avez-vous vécu le concours, puis la formation à l’Ecole nationale de la magistrature (ENM) ?


Le concours est une période longue et pas très agréable car faite de d'incertitudes et de remises en question quotidiennes. Mais avec du recul, je me suis rendu compte que j'avais su m'organiser afin de rendre ces mois plutôt agréables. Je m'étais fixée des objectifs précis et j'avais trouvé un groupe d'amis avec qui travailler, donc j'en garde au final un plutôt bon souvenir (surtout que l'issue m'a été favorable). Il faut donc bien se préparer afin de pouvoir travailler dans de bonnes conditions.


La formation à l'ENM a été beaucoup plus détendue de mon côté. La pression du concours était loin et à moins d'une catastrophe, l'issue assurée. Cette période fut très enrichissante car la formation à l'ENM est d'une grande qualité. Elle permet énormément d'échange entre auditeurs (élèves magistrats), magistrats et futurs partenaires. Nous pouvions nous poser toutes les questions et nous remettre en question sans jugement. C'est très appréciable. Et enfin, c'est le moment où nous apprenons véritablement à exercer notre métier, ce qui est un aboutissement de nos longues années d'études !


Dans quelle juridiction êtes-vous entrée en fonction ?


Je suis entrée en fonction au tribunal de grande instance de Moulins dans l'Allier en tant que juge d'instruction. Il s'agit d'une petite juridiction (9 magistrats du siège et 3 du parquet). Ce poste me permettait de ne pas trop m'éloigner de chez moi et de prendre des fonctions à l'instruction, poste qui m'avait beaucoup plu en stage.


Les attributions sont variées et les journées se suivent, mais ne se ressemblent sans doute pas. Pourriez-vous malgré cela esquisser pour nos lecteurs l’une de vos journées types en tant que magistrate ?


En effet mes journées ne se ressemblent absolument pas ! Etant dans une petite juridiction, je suis en charge de plusieurs contentieux pénal et civil. L'instruction n'est qu'une petite partie de mon quotidien.


Ma journée classique commence vers 8 heures 30 par un café avec ma greffière et les discussions sur le programme de la journée, afin de savoir qui va faire quoi. Ensuite je peux soit avoir un acte pour l'instruction (interrogatoire ou confrontation) que je prends avec ma greffière, soit avoir une audience au civil. L'après-midi est généralement réservée soit aux actes d'instruction, soit au travail de fond.


Par travail de fond j'entends le travail de dossier, la rédaction des jugements ou la préparation des actes. J'ai très régulièrement des appels et des rendez-vous avec mes enquêteurs afin de travailler sur les enquêtes en cours.


Ayant des fonctions civiles, je me réserve aussi du temps de préparation des audiences et de rédaction pour mes jugements.


La journée se termine généralement vers 19 heures 30 ou 20 heures mais parfois plus tard en cas d'audience tardive !


La réalité de la fonction est-elle fidèle à ce que vous aviez en tête lors du passage du concours pour l’entrée à l’ENM ?


Pas du tout ! Le regard que je portais sur le métier de magistrat reposait uniquement sur les moments où ce dernier travaille en public : les audiences, les interrogatoires, les confrontations. Avant d'entrer dans la magistrature, je n'avais aucune idée des coulisses, c'est-à-dire du temps passé avec les greffiers pour organiser les services, des nombreux appels et mails des partenaires (enquêteurs, services pénitentiaires, protection judiciaire de la jeunesse…) afin de discuter des situations les plus difficiles et de la préparation des dossiers et la gestion du courrier. Finalement c'est cette partie-là qui est, selon moi, la plus intéressante et enrichissante.


Que diriez-vous aux jeunes lecteurs qui souhaitent faire du droit, voire se destinent à devenir magistrat ?


Lancez-vous !


Les études de droit sont des études extrêmement riches et qui peuvent convenir à tout le monde, tant les scientifiques, les littéraires ou les éco. Chacun pourra s'y retrouver et mettre à profit les qualités acquises pendant le lycée. Les études de droit vous permettront d'accéder à un panel très large de métiers et pas seulement celui d'avocat ou de magistrat. Vous pourrez travailler dans la recherche, comme conseiller juridique, huissier ou dans des associations d'aide aux victimes par exemple. Le choix est large et les études de droit vous laisseront la possibilité de les découvrir.


Pour ceux qui ont déjà des idées plus précises et souhaitent se tourner vers la magistrature, je ne peux que vous conseiller de multiplier les stages et les expériences professionnelles afin de vous rendre compte de la réalité du métier. Franchissez la porte des tribunaux, rendez vous aux audiences, discutez avec des magistrats, des avocats... Ensuite, lancez-vous dans le concours sans vous dire que c'est de la folie. Ce concours est parfaitement accessible avec de l'organisation, du travail et de la motivation. Ne vous laissez pas décourager par ceux qui pourraient vous dire qu'il s'agit d'une quête inaccessible. Ce n'est pas vrai !

© Studio Harcourt

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